CAN 2023 : MON TICKET, MON COMBAT
- Dozilet Kpolo
- 11 févr. 2024
- 7 min de lecture
« […] Ils n’ont qu’à libérer les tickets nous on va regarder notre match. Ils vont venir prendre en gros pour aller vendre, pourquoi ? Y a des gens qui vendent les tickets de 5 000 à 99 millions. Pourquoi ? », balance un jeune supporter des Éléphants de Côte d’Ivoire en colère au micro de Brut Afrique.
Pendant que des lunettes noires sabrent son visage, que des poils tracent un sillon noir sur ses joues, un autre, lui aussi à la recherche du précieux sésame, du ticket pour voir Côte d’Ivoire – République Démocratique du Congo, remporté par les Ivoiriens, face à l’énormité, rétorque : « Ah vieux ? »
Depuis la séquence virale est devenue culte. On se la refile en inbox entre amateurs de meme et autres running gags. Entre amoureux du ballon rang en général et des Éléphants de Côte d’Ivoire, ce sont bien les seules choses qu’on peut se passer. À défaut de tickets.
Oui tout au long de cette CAN 2023, qui touche à sa fin, avec la finale Nigeria – Côte d’Ivoire, la billetterie est le plus gros noir. Le genre qu’aucun institut de beauté abidjanais ne pourrait le faire partir. Focus sur ces parcours du combattant : mon ticket, mon combat.

QUI A ACHETÉ TOUS LES TICKETS LÀ?
« Qui a mis l’eau dans coco ? », question tout sauf à la noix, « Qui a gagné les élections de 2010 ? », question qui permettait autrefois de connaître directement le bord politique de son vis-à-vis bombé, et plus récemment « Qui a tué le chauffeur Yango ? », cri de cœur pour dénoncer l’impunité dont certains bénéficient parfois selon le FC Conspirationiste, et depuis peu : « Qui a mis huile sur riz de Zaha ? », etc.
En Côte d’Ivoire, des questions sont posées sans réponse. Et la dernière en date, celle qui est sur toutes les lèvres, c’est : « Qui a acheté les tickets là ? »
Cette interrogation, ils sont nombreux à l’avoir posée le plus souvent à la Poste devenu théâtre des rêves. Parce que la CAN, « la meilleure de toute l’histoire de la CAF » selon Patrice Motsepe, le président même de l’organisation qui chapeaute le football africain, attire/attise/suscite les convoitises.
CASSE TÊTE POUR MONSIEUR ET MADAME TOUT-LE-MONDE
Tout le monde veut y aller, sentir l’ambiance des grands soirs, Nigeria – Cameroun, le parfum de la victoire, des Eléphants de Côte d’Ivoire contre les futurs ex-tenants du titre sénégalais, et pouvoir ensuite rentrer sain sauf après le long pèlerinage depuis Ebimpé ; interrompu par des émeutes post match contre la Guinée équatoriale.

Tout le monde sauf ceux qui refusent de crier, encourager, maudire, encourager, bénir, leur équipe en général et la Séléphanto en particulier. Âmes sensibles s’abstenir.
Et c’est là où le bât blesse : le problème des tickets introuvables semble surtout être concentré autour de l’équipe nationale ivoirienne.
À chaque match des hommes d’Emerse Faé, surtout depuis qu’il a superbement repris l’équipe après le départ de Jean-Louis Gasset, c’est la même gymnastique.
Direction le bureau de poste le plus proche pour en avoir un. Ou plutôt tenter d’en avoir un.
AUCUN TICKET NE PASSE COMME UNE LETTRE À LA POSTE

Bien qu’elle soit un passage obligé dans le cadre des démarches administratives éreintantes, la Poste n’est pas le service public ivoirien le plus fréquenté. Loin de là. Les compagnies d’eau et d’électricité, avec ces clients qui tels des bacheliers, attendent sous une bâche, avant qu’un gardien zélé ne fasse passer un autre avant eux, lui rient au nez.
Sauf que ces derniers temps, depuis le démarrage de la CAN le 13 janvier dernier, avec une victoire de la Côte d’Ivoire face à la Guinée-Bissau, c’est un lieu de pèlerinage.
Jeunes hommes au visage barré donc, mais aussi jeunes femmes ou encore vieux pères, etc. Nombreux sont ceux qui y vont le plus souvent pour le même résultat : taper poteau, en voulant acheter un ou plusieurs tickets.
UNE DÉFAITE POUR DÉMARRER
Revenu bredouille mais sourire aux lèvres, qui se lit nettement dans ces notes vocales Instagram, tout le monde il est beau, ce jeune homme - dont nous avons décidé automatiquement de préserver l'anonymat - accepté de raconter sa mésaventure :
« […] Moi au départ j’étais pas tellement hypé par le fait d’aller. Je me disais qu’il allait y avoir des bousculades. […] Je me disais que ça ne servait à rien d’aller là-bas. »
Ça, c’était avant qu’un de ses amis ne lui offre un ticket. Sois béni, le frère.
« Je suis allé au match des Éléphants où on a perdu 4-0 face à la Guinée équatoriale, remuant le couteau dans la plaie à peine guérie. C’était mon premier match. Donc je vais, on perd 4 – 0. Mais à part ça, je trouve que l’ambiance est assez cool donc après je commence à chercher les tickets partout. Mais où ça a commencé à se compliquer, c’est où on a passé la phase de poules. Là, c’est devenu grave c’est-à-dire que le site Internet ne marche plus. Tu t’en vas sur le site, ça charge des 59 minutes. Ça finit, ça relance 59 minutes. »
UN 59 OU RIEN
Pour avoir été sur l’application Akwaba CI puis clique sur l’option acheter un ticket, tu sais exactement de quoi il s’agit. Idem pour tous ceux qui ont déjà essayé d’acheter un ticket pour la CAN en ligne.
Lorsque tu te connectes, la barre de téléchargement se remplit tandis que le temps avant l’ouverture de la session d’achat, lui, descend progressivement. Puis quand il ne reste plus qu’une minute, beaucoup sont systématiquement renvoyés au point de départ, aux fameuses 59 minutes.
Vendredi 9 février, tu en as fait l’amère expérience entre 9 heures et 16 heures. Résultat : zéro sur toute la ligne.
« Ça finit ça relance les 59 minutes. Donc la solution c’est d’aller dans les points de vente physique. », reprend le jeune passionné de football.
Et dans ces fameux points de vente physique, c’est un autre championnat, un autre niveau.
« […] Huitième [de finale, NDLR] déjà, je n’ai même pas eu. Mais à chaque fois quand tu vas, le processus est simple. Tu t’en vas à 8 heures. On te dit : " Mettez-vos noms sur liste." À partir de 11 heures, la liste là, elle est caduque. On l’utilise plus. Y a des policiers qui viennent encadrer le coin. Les policiers qui viennent encadrer-là, au final quand ils sont là, les choses devraient plus avancer. Mais, ce sont les même choses. On traîne. Vers 15 heures, on commence à te dire la machine ne marche plus. À 17 heures, on te dit : " Y a plus tickets ! " Et ça, c’est tout le temps. »
Avant d’ajouter : « Et y a un prétexte qui vient tout le temps : " Y a pas réseau ! " Comment y a pas réseau ? Quel réseau, ils utilisent que non on n’a pas parce que nous, on est arrêté dans le rang, revivant la scène. Nous, on a connexion pour parler sur groupe WhatsApp. Mais c’est quelle connexion, ils utilisent et puis on a pas ? »
Oui, quel genre de connexion faut-il utiliser pour obtenir finalement un ticket ?

MON TICKET, MON COMBAT : UNE AFFAIRE DE RÉSEAUX
Dans un pays où relation est mieux que diplôme, il semblerait que cela s’applique aussi dans le processus d’obtention de ticket. Il y a ceux qui réactivent des liens d’amitié autrefois solides, ceux à qui on vient demander : « Tu n’as pas réseau de ticket ? », flattant au passage leur égo et puis ceux qui passent les mesures-barrière, et le COCAN qui a tenté de détourner le circuit préférentiel des revendeurs en mettant uniquement en ligne les tickets pour la finale particulièrement.
Mais ça n’a rien changé. Bien contraire. Et chacun y va de sa théorie. Si certaines sont plus souvent tirées par les cheveux qu’une coiffeuse mal formée qui tente de peigner des cheveux naturels, d’autres semblent tenir la route.
FOOTBALLEUR AUSSI TAPE POTEAU

Ainsi l’ancien international ivoirien Arouna Koné passé notamment par le PSV Eindhoven mais aussi Séville et Everton a récemment mis en ligne une vidéo.
« […] Ceux qui vont faire les rangs dans les points de ventes de tickets, ne vous fatiguez pas. Y pas ticket, hein. Moi-même, on m’appelle, on me demande ticket. Je dis y en a pas. Depuis les quarts de finale, c’est-à-dire depuis la Côte d’Ivoire a gagné le Sénégal, les gens ont commencé à comprendre qu’on dirait que les Éléphants vont aller en finale hein. Donc ils ont commencé à réquisitionner les tickets. Et ces gens-là, ce sont les politiques hein, les hommes politiques avec les chefs d’entreprises et autres là. Sinon comment vous pouvez expliquer que depuis les quarts de finale, le site même la CAF on achète ticket, ça ne marche pas ? »
Avant d’en rajouter encore : « Moi tous les jours, je vais sur le site-là, d’une voix toujours calme et posée. Tous les jours ! On te donne un délai de 30 minutes. Quand les 30 minutes arrivent, on prolonge encore une heure. […] »
Si les faits énoncés par Arouna Koné sont laissés à l’appréciation souveraine de tous, il n’en demeure pas moins qu’il y a quelque chose de pourri au royaume de la billetterie. Notamment chez les revendeurs.
L’INJUSTE PRIX
Depuis que les Éléphants de Côte d’Ivoire trébuchent et se relèvent pour marcher sur leur adversaire, il y a une envie légitime de prendre part à la fête. Idem pour les autres pays dont la plupart des ressortissants vivent ici. Que ce soient les beaux-parents camerounais, les cousins sénégalais, les brudda nigérians, etc. Et si tout le monde est bien logé à la même enseigne, ce n’est pas le cas pour les tickets.
Sur des réseaux sociaux, dans des groupes, des personnes revendent des tickets à des prix tellement indécents que c’est incroyable. Ainsi, certains revendeurs proposaient un ticket à 80 000 francs CFA, 100 000 francs CFA l’unité pour voir Côte d’Ivoire – République Démocratique du Congo.
Mais ce n’est rien à ce monsieur qui cherchait et surtout obtenu 150 tickets pour la finale.



Ce que tu n’as jamais vu, faut pas dire ça n’existe pas.
Que la plupart des ivoiriens soient des late buyers, s’y prennent souvent au dernier moment pour assister à un concert ou un autre évènement dans le genre soit. Que cela favorise éventuellement le pullulement des revendeurs qui ne se cachent même plus, admettons.
Mais le plus triste dans l’histoire, c’est qu’au final, les efforts fournis ne paient pas et que c’est le fan moyen, celui qui veut juste aller au stade, qui paie les pots cassés.
Mi-janvier, le premier ministre Robert Beugré Mambé avait promis de régler le problème de la billetterie au bout de 48 heures quand les premiers mauvais signes étaient alors apparus. Nous sommes le 11 février, et le problème demeure toujours : « Qui a pris les tickets là ? » On ne le saura jamais.
On ne saura jamais non plus : « Qui a mis l’eau dans coco ? », « Qui a gagné les élections de 2010 ? » ou encore « Qui a tué le chauffeur de Yango ?[1] », ou même « Qui a mis huile sur riz de Zaha ? »
Heureusement que dans tout ce capharnaüm, il y a de belles histoires comme celle de supporter déçu/dégba/triste à qui « Tonton Sékou » a finalement offert un billet ; après avoir vu son désarroi sur des réseaux sociaux.
Peut-être qu’il en fera autant pour celui qui a dit : « […] Ils n’ont qu’à libérer les tickets nous on va regarder notre match. Ils vont venir prendre en gros pour aller vendre, pourquoi ? Y a des gens qui vendent les tickets de 5 000 à 99 millions. Pourquoi ? »
[1] Selon nos informations, le coupable a été arrêté depuis.
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